Anthologie de la poésie Yiddish

Retour à la poésie cette semaine avec la présentation d’un petit trésor du patrimoine juif : L’anthologie de la poésie Yiddish, Le miroir d’un peuple, dont la présentation, le choix des textes et la traduction ont été assurés par Charles Dobzynski, écrivain,  journaliste et poète.

Cette anthologie est l’impressionnant témoignage d’une histoire exceptionnelle, d’un destin collectif  à la fois dramatique et  fertile. Les tragédies que le Yiddishland a vécues l’ont terriblement éprouvé, mais sans le détruire. Il  demeure, pour des millions d’hommes, un patrimoine considérable, qui était pratiquement inconnu en français, et que le poète Charles Dobzynski nous révèle après des années de recherche et de travail. Les quatre-vingt-douze poètes qu’il a traduits et réunis, dans l’ordre chronologique, forment le panorama représentatif d’une prodigieuse aventure littéraire dont les «foyers» se situent simultanément en Europe, en Amérique et en Israël.

La vitalité de cette poésie ne laissera pas de surprendre : lyrique, épique ou narrative, tantôt d’inspiration sociale, tantôt philosophique, elle s’épanouit par des mutations et découvertes successives, passant par exemple  du populisme brut aux élans frénétiques des expressionnistes. Le sens de l’humour et le sens du tragique, le mysticisme et le réalisme, l’ironie et la tendresse, expriment la sensibilité profonde d’un peuple qui nous a légué ce trésor du chant comme un miroir de son âme. 

Dans cet impressionnant travail de sélection et de traduction, Charles Dobzynski nous offre ainsi une très large vue d’ensemble sur la diversité de la poésie Yiddish de la fin du XIXe et de tout le XXe siècle, et nous fait découvrir quelques pièces vibrantes, parfois chargées d’angoisse, parfois de cette auto-dérision propre à la culture juive, et le plus souvent éblouissantes.

Lui-même l’écrit dans sa préface : « Qu’ils se situent dans la lignée des prophètes comme Bialik ou Katzneleson, dressant contre les massacreurs leur réquisitoire, qu’ils soient comme Manger les continuateurs mélodieux des troubadours, des chantres de la geste juive comme Kulback et Markish, des lyriques lumineux et pathétiques comme Sternberg et Sutzkever, ou des architectes et des inventeurs du verbe comme Glatstein ou Minkoff, les poètes yiddish sont toujours et partout des témoins,  dont l’inquiétude, la véhémence, l’exigence, la revendication de justice et de vérité nous concernent profondément ».

Enfin, rien de mieux qu’en extrait pour  laisser l’émotion surgir. Voici donc un texte de Hirsh Glik, né à Vilno en 1922 et mort en Estonie en 1944, intitulé Laisse-moi me taire

Laisse-moi, laisse-moi me taire,
Que cessent les mots.
Laisse-moi dire une prière
Tout bas, les yeux clos.
Nul ne peut, ni gardes en armes
Grille ou barbelés,
Nul ne peut interdire aux larmes
Tout bas de couler.

Pareils aux arbres de silence,
Vent, ne nous évite,
Mais qu’avec toi nos vœux s’élancent
Vers d’autres zéniths.
Va ton chemin, brise légère
Va sans trop flâner
Pour porter à ma vieille mère
Mes tendres pensées.

Parmi les yeux de millions d’êtres
Ceux de ma maman,
Tu sauras bien les reconnaître :
Ils sont différents.
Nul vent ne sèche la rosée
A ses yeux brûlants
Elle pleure, martyrisée
Son fils, dans un camp.

Va vite, vent, je lui envoie
Un signe d’amour,
Que ses yeux malades revoient
Son fils de retour.

Et le vent murmure : est-ce un rire
Ou, secret, un pleur ?
De ma fin déjà, veut-il dire
Qu’ici sonne l’heure ?

Ecoute encore, vent, écoute
Au cœur un sanglot.
Mais le vent a fui sur la route
Et plus un écho.
Maintenant laisse-moi me taire
Que cessent les mots
Laisse-moi dire une prière
Tout bas, les yeux clos.

Il y a quelque autres très beaux textes en réserve, que je vous proposerai les prochaines fois.

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